Le mouton est un loup pour la végétation

Magazine Environnement - Mars 1999 - Suisse

Livrés à eux-mêmes, les moutons appauvrissent la flore des alpages, en accentuent l’érosion et en évincent la faune sauvage. Des bergers sont donc nécessaires, pas seulement pour les protéger de leurs prédateurs.

Présence de l'homme auprès du troupeau

Le retour du loup – par endroits aussi la présence du lynx – incite maintenant les éleveurs de moutons à mieux encadrer leurs bêtes en montagne. Pour d’autres raisons, les protecteurs de la nature et du paysage demandent également que les troupeaux soient mieux encadrés. Avec des directives allant dans ce sens, l’estivage des moutons deviendrait un instrument très utile pour la conservation des paysages ruraux traditionnels.

Par Hans-Jörg Blankenhorn

Pour comprendre le problème, on peut recommander une promenade début juin, par exemple sur les versants arides qui dominent Naters (près de Brigue) lorsqu’ils ne sont pas encore trop écrasés de soleil et que la beauté florale des prairies est à son apogée. De Brigue, la meilleure solution consiste à gagner la maison de vacances «Bella Vista» en car postal (direction Belalp), puis de poursuivre à pied en direction du petit village de Geimen (restaurant fermé le mercredi), puis de Trämel. Le chemin longe des prairies très fleuries, séparées par des bosquets, des zones rocheuses et des talus couverts d’une steppe aride. Partout, des orchidées et des milliers de papillons, de coléoptères et de mouches, qui volettent dans tous les sens sous les stridulations des criquets. Revenu au point de départ, le promeneur n’est qu’à une demi-heure de la gare de Brigue.

Près des villages: des prairies hautes en couleurs

Ce paysage de carte postale est le résultat de l’activité agricole des villageois. La commune de Naters compte plus de cent petits propriétaires qui fauchent leurs prairies et entretiennent le réseau d’irrigation durant leurs loisirs. Comme seule activité agricole complémentaire, ils font de l’élevage de moutons et de chèvres. Leurs grands-pères étaient encore agriculteurs à plein temps: ils produisaient du lait, de la viande, des fruits et des céréales, principalement pour leur propre consommation. Les fils furent contraints d’aller chercher un maigre salaire dans des industries établies en aval. A cette époque, l’activité agricole complétant ce revenu était surtout exercée par les épouses. Aujourd’hui, l’agriculture a perdu toute importance économique pour les petits-fils, qui la pratiquent durant leurs heures de loisirs.

La géographe Eva-Maria Kläy, auteur d’un travail de diplôme consacré à l’élevage du petit bétail dans la région de Brigue1, estime que l’élevage du mouton représente néanmoins beaucoup plus qu’un hobby dans le Haut-Valais: «La tradition et le sens du devoir jouent un rôle trop important pour que cela représente vraiment un choix.» L’OFEFP l’a chargée de créer un service d’information téléphonique à l’intention des éleveurs de moutons valaisans, service en activité depuis mai 1999. Les contacts établis auparavant avec les éleveurs lui sont d’un grand secours: elle informe, conseille, et s’efforce de développer et de tester diverses mesures de dissuasion.

Selon elle, les gens se sentent toujours moralement obligés d’exploiter et d’entretenir les terrains dont ils ont hérité. Dans le Haut-Valais, le mouton fait partie de la culture villageoise et l’élevage de la race «nez noir» de l’identité régionale. Ainsi, les éleveurs continuent d’entretenir ce paysage dont les bovins ont disparu depuis longtemps: si l’on renonçait également aux moutons, il n’y aurait plus de raison de faucher et d’entretenir ces prairies si riches en espèces, et ce serait une grande perte, tant pour la diversité paysagère que pour la diversité animale et végétale de la région.

Sur l’alpage, le revers de la médaille

«Le sort du paysage rural traditionnel haut-valaisan est aujourd’hui entre les mains des éleveurs de petit bétail» confirme Eva-Maria Kläy. Pour le meilleur et pour le pire, car les magnifiques prairies de fauche proches des villages ne constituent que l’un des aspects de cet élevage. Le revers de la médaille peut être observé à plus haute altitude: végétation appauvrie, érosion, éviction de la faune sauvage.

Le mouton, tondeuse à gazon

Le mouton tond les plantes qu’il apprécie jusqu’à la base, contrairement au bovin, qui n’en mange que la partie supérieure, ménageant ainsi les pâtures. Certaines plantes – comme les orchidées – supportent particulièrement mal ce pacage. Quand les ovins remplacent les bovins, les alpages s’appauvrissent en quelques années.

Par ailleurs, les moutons grimpent dans des zones inaccessibles aux bovins. Maintes surfaces autrefois inexploitées ou seulement fauchées (fanages d’altitude) sont maintenant pâturées par des moutons, avec des conséquences très négatives pour la végétation. Déjà au début des années 50, on pouvait lire dans une publication scientifique que le mouton réussit en peu de temps ce que la cueillette assidue de fleurs mettrait des années à réaliser: l’appauvrissement de la flore alpestre.

Sur les surfaces trop piétinées, les dents des moutons détruisent peu à peu la couverture végétale. Le système radiculaire, qui retient la terre et les pierres dans les pentes escarpées, finit par se disloquer. Le mouton contribue ainsi à une accélération de l’érosion. Des exemples illustrant ce processus existent en de nombreux points des Alpes suisses. Souvent, les moutons paissent aussi en forêt, ne laissant aucune chance à la régénération naturelle. Dans ces conditions, la forêt se dégrade lentement mais sûrement.

L’éviction du chamois

Il semble que les chamois soient systématiquement évincés par les moutons, qui sont cinq fois plus nombreux dans les Alpes. Les ovins occupent une grande partie des milieux situés au-dessus de la limite des arbres. Les chamois ne peuvent pas les utiliser, ou seulement de temps à autre. Contraints de se nourrir en forêt, ils endommagent les jeunes arbres, réduisant la fonction protectrice de ce milieu. En outre, de nombreux indices permettent de penser que les moutons sont les vecteurs de diverses maladies susceptibles de se propager parmi les ongulés sauvages.

Les problèmes se sont considérablement aggravés au cours des dernières années avec l’augmentation des effectifs: en 40 ans, leur nombre a presque doublé. En Suisse, l’élevage du mouton est subventionné, entre autres pour son rôle utile à la conservation du paysage rural traditionnel. Ce rôle ne se limite pas aux prairies de moyenne altitude: le petit bétail doit aussi maintenir ouverts les alpages désertés par les bovins. Cette exigence résulte de notre vision d’un paysage alpin idéal, avec des pâturages, des forêts, des rochers et des névés en proportion harmonieuse.

Du point de vue écologique, cette exigence est infondée. Si – par exemple – un ancien pâturage, proche de la limite des arbres, se couvre d’aunes verts, il y a tout lieu de s’en féliciter: cette végétation des zones ombragées et humides protège efficacement les versants escarpés de la forte érosion qui les menace en permanence. L’évolution naturelle vers la forêt n’est pas négative en soi: en zone alpine, la part de la forêt est faible par rapport à nos voisins.

Le mode d’estivage des moutons en question

En Suisse vivent aujourd’hui environ 450000 moutons – record du siècle. Outre ce nombre, le mode d’estivage est également problématique. La plupart des troupeaux sont laissés sans surveillance: le responsable leur rend visite une ou deux fois par semaine, voire plus rarement. La planification visant à une utilisation différenciée des diverses parties d’un alpage est à peine ébauchée. Elle est pourtant nécessaire, et même urgente. Car chaque alpage se compose de surfaces très différentes selon l’altitude, l’exposition, la nature du sol et la végétation. Elles supportent le pacage à des degrés divers, certaines très bien, d’autres pas du tout.

Hélas, les moutons préfèrent précisément les zones les plus sensibles. Irrésistiblement attirés vers le haut, ils manifestent leur prédilection pour les crêtes et les gazons escarpés, entrecoupés d’arêtes rocheuses. Les zones où la végétation subsiste difficilement entre les formations rocheuses sont donc souvent fortement surpâturées. Or, ces pentes sont particulièrement menacées par l’érosion. De plus, elles comptent parmi les emplacements préférés des chamois. Et pendant ce temps, l’herbe reste inutilisée en contrebas, sur des prairies où un pacage aurait des effets positifs.

«Selon la plupart des auteurs, il faudrait en principe conduire les moutons de manière soigneuse, précise et systématique» peut-on lire dans la conclusion d’une étude effectuée au début des années 90 pour le compte de l’Académie bavaroise pour la protection de la nature et du paysage. L’analyse portait sur une centaine d’études traitant de l’influence du pacage sur les paysages de montagne. A l’époque, personne ne parlait encore du loup. Aujourd’hui, un meilleur encadrement des moutons devient nécessaire en prévision d’une cohabitation durable avec ce prédateur, dont le retour met en lumière les problèmes écologiques non résolus liés à cet élevage.

Beaucoup de surfaces ne supportent aucun pacage

Comment concevoir un pacage «durable» en montagne? Il s’agit d’abord de renoncer à toutes les surfaces qui ne supportent aucun pacage:

  • Par exemple les groupements végétaux pionniers sur les moraines, les fonds de vallons tardivement libérés par la neige ou les surfaces rocheuses à couverture végétale irrégulière: même peu broutés, ces types de végétation n’ont pas le temps de s’en remettre.
  • Les versants escarpés à substrat meuble, ou ombragés et humides, ne devraient pas être pâturés à cause du danger d’érosion.
  • Les surfaces situées au-dessus de 2400 m d’altitude – et même de 2100 m dans les Alpes septentrionales – ne supportent le pacage que dans de rares cas.
  • Les zones les plus importantes pour les chamois et les bouquetins devraient également rester libres de moutons.

Un pacage bien conçu doit garantir que les moutons ne pénètrent pas dans ces zones sensibles. En outre, il y a lieu de veiller à ce que les autres surfaces ne soient pas soumises à une pression supérieure (surpâturage!). Au-dessus de 2000 m, par exemple, les gazons ne résistent qu’à un unique et bref passage à la fin de l’été.

Un plan d’exploitation s’impose dans les Alpes

Chaque alpage est différent. La distinction entre surfaces exploitables et surfaces non exploitables, le mode de pacage et la pression admissible doivent être définis dans chaque cas par un plan d’exploitation. Il convient d’établir un plan cadastral des alpages, contenant toutes les indications nécessaires. Dans certains cas, il suffira d’empêcher l’accès aux surfaces à préserver et de guider le pacage au moyen de clôtures mobiles. L’alternative offrant une protection optimale contre les grands prédateurs consiste en une surveillance permanente par un berger et un chien. Mais pour les petits troupeaux, c’est certainement trop coûteux. Il faudra donc les intégrer à des troupeaux plus importants. Toutefois, ces derniers ne pourront rester que peu de temps sur les petits alpages qui ne supportent pas un trop fort piétinement.

Il est possible que la présence du lynx nous contraigne déjà à repenser le mode d’estivage des troupeaux dispersés: à long terme, on ne pourra pas résoudre le problème des dégâts commis par ce félidé seulement en abattant les individus les plus néfastes. Avec ou sans la présence du lynx et du loup, il est urgent d’agir en ce qui concerne l’estivage du mouton dans les Alpes. Les ovins doivent être mieux encadrés et tenus à l’écart des zones qui ne supportent pas le pacage. A ces conditions seulement, l’élevage du petit bétail en montagne répond aux critères de l’exploitation durable. Et c’est ainsi seulement qu’il peut déployer des effets écologiques positifs.

Une «hotline» pour les éleveurs de moutons valaisans

Les propriétaires de moutons confrontés au retour du loup disposent maintenant d’un service d’information téléphonique. S’ils composent le n° 027 606 70 00, ils ont accès à des spécialistes qui peuvent les conseiller utilement dans différents domaines: informations générales, protection des troupeaux, traces de présence du loup, indemnisation des dommages.

Quelles subventions pour les moutons?

Cantons et Confédération passent généreusement à la caisse. Certains versements sont liés à l’entreprise, d’autres à la surface, à la zone de production, au mode d’exploitation ou au nombre d’animaux concernés. Il est ainsi très difficile de savoir quelles sommes sont effectivement affectées à la garde des moutons, surtout dans une exploitation où ils cohabitent avec des bovins. Le problème est le même pour les paiements directs écologiques ou la production intégrée.

Un éleveur de mouton peut, dans les cas extrêmes, toucher jusqu’à 550 francs par animal s’il possède plus de 30 ovins, exploite une surface suffisante dans la zone la plus subventionnée, tout en pratiquant l’estivage. La plupart des éleveurs touchent bien moins, la moyenne suisse étant de 20 bêtes par exploitant.

Les paiements directs comprennent des contributions pour la garde des animaux en région de montagne (28,6 millions pour les moutons en 1998), les contributions d’estivage (2,4 millions) et les contributions pour la détention en plein air (estimées ici à 2,4 millions). On atteint ainsi 33,4 millions de francs pour 1998. Depuis cette année, les éleveurs ont également droit à des contributions pour les animaux qui consomment des fourrages grossiers.

OFEFP: des subventions, oui mais…

L’OFEFP estime que l’élevage du mouton n’est compatible avec la protection de la nature et du paysage – et donc qu’il mérite une aide financière

  • que s’il contribue à la conservation du paysage rural traditionnel, en particulier des prairies;
  • ne provoque pas de surpâturage;
  • ne réduit pas la diversité végétale sur les alpages;
  • ne concourt pas à l’érosion des sols;
  • n’évince pas les ongulés sauvages de leurs habitats.

Ces exigences ne sont pas compatibles avec les méthodes courantes d’estivage (parcours libre, surveillance minimale). Une meilleure prise en charge des troupeaux et une planification soignée des parcours doivent devenir des conditions impératives pour l’octroi de subventions.

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