L'ours, vous ne le verrez pas. Le voir, l'approcher ne peut être que le fruit du hasard et de la surprise, et cela est un privilège rare. On sent sa présence seulement à quelques empreintes dans la boue d'un sentier, à un souffle invisible qui emplit la forêt, à une ambiance et une émotion extraordinaire qui ajoutent à la magie de la montagne, la quête d'une rencontre tant espérée dans un sentiment mêlée d'attente et de peur.
Pour moi, l'Ours n'est pas un animal comme les autres. C'est une dimension de la montagne. Depuis la nuit des temps, les hommes et les Ours cohabitent ici, et s'il y a encore des Ours, c'est bien parce que c'est toujours une montagne vivante, entretenue par l'activité pastorale et l'élevage.
Paradoxalement, l'Ours, animal sauvage, vit dans un milieu dont la richesse du biotope est le résultat de l'activité pastorale. Poser aujourd'hui la question de la sauvegarde de l'Ours ne peut se faire sans se poser la question de l'avenir et du maintien d'un maximum de paysans en montagne. On ne peut demander à une communauté agricole, dans une vallée en survie, de participer à la sauvegarde de l'Ours sans lui donner l'assurance d'un avenir possible et sûr.
Pour moi, l'Ours doit vivre d'abord parce qu'il est le symbole d'une vraie montagne, parce qu'il est en voie de disparition, qu'il est rare de pouvoir sauver une espèce. N'est-ce pas là un enjeu et un pari fantastique dont les bergers et leurs vallées pourront être fiers demain ? Le respect de l'environnement, la sauvegarde de la richesse biologique et génétique de la planète sont des enjeux incontournables pour l'avenir de l'humanité. S'inscrire dans cette démarche donne une autre dimension et une autre légitimité au métier de berger.
L'Ours, animal mythique, situé quelque part entre l'animal et l'homme et parfois entre l'homme et les divinités (ici on l'appelle Dominique, Lou pé descaous, ailleurs Martin ou Lou Moussu). Il a toujours occupé une place très importante dans l'imaginaire des gens et dans notre culture. Les nombreuses et superbes légendes montrent combien l'Ours a toujours fasciné nos ancêtres et hanté leurs rêves.
Pourtant, il était en même temps craint et détesté pour les dégâts causés aux troupeaux, qui rendaient la vie des montagnards et des bergers plus rude encore.
Nous tous, valléens, sommes les héritiers de ces sentiments contradictoires mêlés de fascination et de haine. Cela peut expliquer pourquoi les Ours existent encore ainsi que la passion des débats autour d'eux. L'Ours est le symbole de la vie pyrénéenne et d'une montagne encore libre et authentique où l'aventure est toujours possible. Il est le reflet d'une civilisation et d'une culture toujours vivante. Sa mort entraînerait la disparition inéluctable de cette culture, le début d'une montagne sans âme vouée aux caprices d'une vie artificielle où tout s'achète et tout se vend, y compris les rêves et l'aventure.
L'Ours doit continuer à vivre pour tous les bergers qui, depuis plus de vingt ans déjà, ont accepté de poser les armes et continuent à veiller sur leurs troupeaux tout en voyant parfois une de leurs brebis dévorée. Je me souviens avoir serré des poings rageurs devant le cadavre de bêtes déchirées découvertes au petit matin. Accepter la présence de l'Ours, c'est admettre de rechercher des journées entières des brebis disparues.
Etre berger aujourd'hui, c'est également marcher sur les sentiers des anciens à la rencontre de leur vie et de leurs émotions. C'est être l'héritier de leurs sentiments. Les bergers ont accepté de jouer le pari de la coexistence. Ils ont senti l'importance de la survie de l'Ours et continuent de donner beaucoup de leur temps et un peu de leur vie, car aujourd'hui encore, dans les zones à Ours, il faut rester auprès de son troupeau. Cela ne facilite pas vraiment leur vie de berger qui, pour être belle, n'en est pas moins difficile.
S'il n'y avait qu'une raison pour que l'Ours vive coûte que coûte, la grandeur du comportement des bergers serait suffisante. Dire aujourd'hui « il ne faut plus d'Ours », c'est vraiment mépriser le travail des pâtres. On ne peut aborder le maintien des Ours sans penser aux gens qui vivent avec eux dans la montagne, entretiennent le milieu et, parfois, les nourrissent. Sauvegarder l'Ours ne peut se faire sans une réflexion sur le pastoralisme, son avenir, sa survie indispensable et son développement pour permettre l'amélioration des conditions de vie et de travail dans la montagne, ainsi que l'installation de jeunes. Parce qu'aujourd'hui, la disparition d'une grande partie des paysans est programmée par un ordre économique dominant, le dossier de l'Ours est peut-être pour nous une aubaine pour imposer notre existence en tant que montagnards, donnant ainsi une nouvelle dimension au métier de berger. Ce dernier peut être un acteur dans la sauvegarde de l'Ours tout en restant un producteur qui cohabite dans un pays vivant et non pas guide ou jardinier dans un musée. Parce qu'on doit parier sur la vie et l'enthousiasme, la sauvegarde de l'Ours peut être un symbole d'une nouvelle existence dans nos vallées, de la naissance de nouveaux projets.
L'Ours et la montagne appartiennent aussi, et surtout, aux générations du futur. Sa sauvegarde pourrait être également le symbole d'une approche éducative de la montagne pour nos enfants, l'occasion de développer des classes vertes, par exemple. Pour que les peluches de nos enfants ne deviennent pas de simples marionnettes de chiffon sans âme, mais restent de fantastiques objets de rêves et d'histoires merveilleuses en prise avec une vraie vie dans la montagne. Il faut sauver l'Ours. Parce que dans les écoles, on a fait rêver les enfants avec des histoires d'Ours et qu'il ne faut jamais tuer les rêves des enfants. Il faut sauver l'Ours. Si nous ne le faisons pas, quel avenir et quelle montagne leur laisserons-nous ? Si l'Ours meurt, il y aura, je crois, comme une grande obscurité et un froid silence dans nos vallées. Les nuits seront plus tristes, les rêves plus sombres, l'avenir plus obscur. Alors faisons le pari de la vie et de la générosité ».
Joseph PAROIX, 1999 "Berger dans les Nuages"