Le débat pastoral est aujourd’hui entièrement phagocyté par la question du loup
... et le pastoralisme, véritable expérience de la terre, semble remis en cause, désincarné voire spolié de la substance et de la vivacité qu’il serait encore capable d’offrir à nos contemporains comme nourriture du corps, de l’âme et de l’esprit. C’est pourquoi des artistes, des agronomes, des chercheurs en sciences humaines et naturelles souhaitent confronter leurs approches, explorer d’autres rivages cognitifs et sensitifs pour proposer une ou des alternatives intellectuelles et culturelles à un pastoralisme qui se cantonne à des soucis de production, des conflits d’usage, des enjeux environnementaux, des mobiles folkloriques et à l’écran de fumée médiatique de la lutte entre pro et anti-loup.
La diagonale de la sagesse
L’objectif consiste à trouver la « diagonale » qui, sans éluder et gommer les attentes productivistes et économiques des acteurs du pastoralisme, les amène à trouver une autre posture face à ses problématiques de lien au vivant et de lien à la matière, au temps et à l’espace. Cet humanisme, au sens d’une formation de l’esprit humain par la culture pastorale, a pris le nom d’ovinosophie. C’est une éthique qui se traduit par des actes poétiques, artistiques et intellectuels et surtout par une forme de pensée qui ramène l’homme à l’Etendue en tant que « nature réelle du corps, le nôtre comme celui de la terre » (Georges Amar). Inspirée par la géopoétique, l’ovinosophie s’en distingue par le lien privilégié qu’elle noue avec l’animal et le « déplacement de pente » qu’il occasionne par delà les terres et par delà les hommes. Cette poétique se veut une alternative et un pré-texte à notre manière de penser notre rapport au monde ; un rapport mesuré, mais jubilatoire : une sagesse.
Vers l’impasse
Le débat pastoral est entièrement phagocyté par la question du loup : les points de vue techniques sur l’élevage ovin sont brouillés par la prédation, les politiques de développement de ce même élevage le sont également, et oserai-je parler de la suspicion ambiante qui cautionne les interprétations, étiquette les individus, conduit à des non-dits qui plongent la dynamique pastorale dans une léthargie troublante.
« N’être ni pour ni contre, c’est être pour » chez certains, et l’inverse chez les autres. Il est plus facile de crier à l’incapacité de se positionner que de s’interroger sur le rôle de l’intellectuel dans la société pastorale : c’est sa capacité à élaborer et développer des potentialités alternatives dans sa propre culture, à prendre du champ, du recul, à ne pas fusionner avec la problématique lorsque lui-même est partie prenante ; quelques bergers sont parvenus à cette démarche de fond en devenant des porte-parole d’un « devoir être », ont été soutenus par des institutions pastorales et environnementales, mais pas suffisamment pour parvenir à garder leur cap sur la durée.
Le pastoralisme est devenu une « matière », un sujet technique, qui existe en tant qu’institution parce qu’il se positionne dans un domaine susceptible d’offrir à ses acteurs des réponses techniques aux problèmes qu’ils se posent. Soit, mais la difficulté réside dans le fait que cette perspective obère totalement les autres interprétations possibles du pastoralisme et vide la relation homme animal territoire de sa temporalité, de sa substance et de son sens : l’approche ethnologique est le plus souvent reléguée dans le folklorisme et utilisée comme telle, l’approche environnementale parvenait à se frayer une place avant que le gouvernement actuel ne sape les CTE quant à l’entrée poétique, laissez la croupir dans les avatars de la solitude bergère, au même titre que l’art des bergers qu’il soit rupestre, xylographique ou paysager !
Le pastoralisme se meurt-il pour autant ? Non, il a toute sa capacité à exister dans le domaine technique qui lui revient. Ce domaine est sous l’emprise de la profession agricole ce qui est a priori normal puisque l’activité d’élevage se veut une activité de production de biens alimentaires et de fibres. Néanmoins, le pastoralisme ne produit pas que des biens agricoles et la question de la mainmise quasi systématique des aménités pastorales par les OPA est à poser.
Vers l’interprétation
Que fait un berger ? Il garde dit-on ; il garde des animaux, de l’herbe, et bien d’autres choses finalement… Mais qu’est-ce que garder ? Etymologiquement, garder c’est veiller, prendre garde. Mais, dans cette relation Homme – Animal – Espace, je peux m’interroger sur qui garde qui, car chacun garde l’autre, et chacun se garde de l’autre.
Je peux également m’interroger sur le «qui mange qui » dans la mesure où, en apparence, dans cette trilogie séculaire ou millénaire, l’herbe reste alors que les troupeaux et les bergers ne font que passer.
Dans la terminologie pastorale, il existe un terme qui englobe presque toute l’activité du berger dans sa relation à ses congénères animales et végétales. Il est dit d’un berger qu’il gouverne.
De gardeur il est possible de passer à la notion de gouvernant, de gouverneur voire de gouvernail et, pourquoi pas, de cybernétique, science constituée par l’ensemble des théories relatives au contrôle et à la communication.
« Gouverner c’est prévoir » dit l’adage et là est la force du berger, anticiper le mouvement, l’annoncer, l’inviter à… C’est-à-dire que lorsque le berger gouverne, il utilise la capacité et l’inertie du troupeau pour gérer l’herbe qu’il a à entretenir. Derrière le terme gouverner, il y a une notion de liberté contrôlée que l’on peut distinguer finalement de la garde à vue (qui sous-entend séquestration, détention… Attention, l’idée de liberté contrôlée n’interdit ni les brimades ni les vexations ; la domestication est une bride sur le coup de l’animal pour qu’il s’inscrive dans le domos)
L’anticipation du berger tient de l’intuition et intuiter vient de in-tuitere qui veut dire regarder attentivement vers l’intérieur, garder l’œil sur, protéger : la notion d’œil est capitale dans la fonction de berger puisqu’il a l’œil sur tout d’où cette caractéristique qu’est l’œil du berger. « L’intuition, ce pouvoir formidable, se compose d’une vision intérieure, d’une écoute intérieure, d’une connaissance intérieure, du fait de sentir de l’intérieur, et le tout se fait à la vitesse de l’éclair. » (C. Pinkola Estés – p. 120).
D’intuiter, on peut dériver sur des mots comme tuteur qui évidemment ramène à l’image du berger à « bâton planté » où sa silhouette donne l’impression d’être posée contre ou retenu par un tuteur. Mais tuteur c’est aussi la personne qui protège, qui gère les biens de celui sur lequel il veille.
Le berger, en tant que gouvernant, fait plus que veiller. Si« le roi règne et ne gouverne pas », le berger gouverne et ne règne pas ce qui fait que dans les textes sacrés, le berger est toujours aux côtés des rois et des mages. En effet, le mot gouverner sous entend administrer, régir, diriger la conduite de quelque chose ou de quelqu’un ; ce terme montre que la fonction du berger est très large et ne se suffit pas à cette simple vision de celui ou de celle qui garde, qui campe, qui conduit, qui large… etc.
Là, j’interprète et interpréter, c’est expliquer, c’est commenter, gloser, voire travestir. Mais c’est aussi jouer, exécuter et finalement re-créer.
Vers le sensible
Parlons de l’érotique de la terre, de celle qui « conjoint indissolublement connaissance et amour, savoir et saveur, logos et éros » (Georges Amar), de cette érotique qui fait que celui qui l’aime est elle, que celui qui la parcourt semble plutôt se répandre en elle…
Penser à elle mais pas au sens environnemental ou écolo du terme, mais bien physiquement, mentalement, indubitablement, sûrement et littéralement au sens d’une véritable pédagogie à l’amour, au sens d’un véritable langage.
Ce n’est pas un concept flou, à rejeter de facto dans les limbes du sensible – même si le sensible n’est pas forcément du domaine du flou - mais un concept qui prend corps à l’heure où notre langue désincarne, dé-substantifie et dématérialise le sens même de la terre, dans ce qu’elle produit en matière et en pensée. Retrouver ce sens premier de la terre, ce sens de substance universelle est un acte ni mystique, ni farfelu, mais poétique dans le sens d’une attitude syncrétique et érotique à l’égard du monde et dans les sens de la manière dont l’homme compose le monde. Le pastoralisme ne se dissocie pas de la terre ; il est terre car il touche à la notion d’étendue qui peut s’interpréter comme le lien commun qui unit le corps et la terre (Spinoza).
Parce que celui ou celle qui a connu ces instants uniques, intimes voire sensuels où berger, troupeau et alpage semblent s’accorder à l’unisson, est en mesure de comprendre toute la portée de la question pastorale. L’animal procède de notre altérité ; il nous renvoie à notre animalité et donc à notre propre humanité.
Mais là aussi, qu’avons-nous fait du domestique ruminant ? Un outil de production qui se compte en UF, UGB, jbp, nombre de kilos, nombre de litres voire en élément constructeur d’unité paysagère. Vaches et brebis sont devenues des outils corvéables et modifiables à merci, par des actes mécaniques et génétiques sensés faciliter le travail de l’éleveur et accroître ses revenus. Le travail de Jocelyne Porcher montre cependant la permanence de la relation affective qui unit l’éleveur à son animal, et ce malgré les effectifs et les vitesses de rotation des lots dans les exploitations. Mais le lien sensible à l’animal, le lien d’amour, ne se dit pas ou plus, preuve en est la rareté du discours empathique sur l’animal prédaté.
Pourtant, la notion de lien entre soi et l’animal, qu’il soit loup ou brebis, met en exergue l’ensemble des réalités mentales dont l’activité pastorale est porteuse puisqu’elle touche à des valeurs d’ordre culturel, esthétique, symbolique, philosophique voire religieuse. Il est clair que la question pastorale doit permettre à une société de s’interroger sur elle-même, sur ses liens entre nature et culture, entre sauvage et domestique et pourquoi pas entre femme et homme.
Contrepoint : la mètis des bergers, le génie des alpages, l’ovinosophie
L’expérience pastorale procède d’une autre intelligence, plus sensorielle et plus implicite, celle que les grecs nommaient la mètis qui consiste à faire avec les contingences du réel, à ne pas s’y opposer mais en user pour parvenir à ses fins. C’est une intelligence invisible, une intelligence d’immersion avec le milieu et les êtres qui le constituent. Aussi, l’expérience pastorale est-elle singulière et le rapport que nous entretenons avec elle induit un langage particulier, un idiotisme ; autrement dit une véritable alternative à notre manière de penser notre rapport au monde ; un rapport mesuré, mais jubilatoire : une sagesse. L’ovinosophie se donne pour but d’observer, de s’inspirer et de soutenir cette alternative.
Vers un historique de l’ovinosophie ?
L’ovinosophie part du constat simple qu'à force de fréquenter (et contempler en visant à la délectation) les moutons, en plaine ou en montagne, tout individu normalement constitué (mais pas seulement) finit par faire un retour sur lui-même. Il est un fait prouvé que la vision d'un troupeau d'ovins pâturant ouvre un espace mental et physique qui permet apaisement et réflexion, c'est sur cela que se fonde la pratique de l'ovinosophie qui n'est pas une "sagesse ovine" (C. Aira, 1988), mais un humanisme qui fait le détour par cette forme de sagesse.
Il y a peu, les auteurs ovinosophes l’ont défini de la sorte : « l'ovinosophie est une philosophie qui se définit par une extrème attention pour tout ce qui est du domaine de l'ovin (zoologique, géographique, ethnologique, historique, économique, philosophique et esthétique). Philosophie orgasmique qui exsude l'ovinitude par tous les pores scientifiques et artistiques de chacun, et qui l'alchimise dans une perspective sensible afin de transcender le pastoralisme contemporain et concourir ainsi à son devenir. Sorte d'attachement affectif, sensoriel et intellectuel, de dévouement à l'être vivant ovin, matérialisés par une nécessité de considérer le réel et de vivre son rapport au monde au travers de sa relation à l'ovin, en raison notamment de la sagesse qui en résulte."
L'un des buts de l'ovinosophie, dans un premier temps, était d'explorer la sphère artistique au sens large pour y cerner la figure de l'ovin dans son rapport à l'Art en général. Il s'agissait de savoir quelles idées les artistes pouvaient faire passer à travers la figure et le thème du mouton comme "véhicule" et pré-texte (au sens littéral du terme).
Au premier abord, les formes de l’ovinosophie prennent donc une tournure artistique en se référant à la Pataphysique, à l'OUvroir de LIttérature POtentielle, à certains courants du Surréalisme et à la Géopoétique qui « occupe un champ de convergence potentiel surgi de la science, de la philosophie et de la poésie. » Scientifiquement, l’ovinosophie ne se réclame pas seulement des sciences dures et en appelle aux sciences douces compte tenu du fait que l’expérience pastorale se veut des plus complexes, des plus fluctuantes et des plus aléatoires.
La sensation d’être ouverture
Cependant, étant très proches de la question pastorale, les ovinosophes ne souhaitent pas s’extraire du champ scientifique pour être satellisés dans des sphères marginales susceptibles de disqualifier la valeur des travaux et des recherches qu’ils effectuent à différentes échelles. Leurs connaissances de la question pastorale et leur implication dans des stratégies techniques, cognitives et patrimoniales du pastoralisme leur ont permis de prendre du recul sur la manière dont le pastoralisme est abordé et traité aujourd’hui (1° point). A l’image d’un Kenneth White qui aborde les paysages et leurs interactions avec un sentiment d'humanité, de poétique et d'immanence, les ovinosophes tentent de stimuler une nouvelle approche du pastoralisme :
- une approche qui condense une relation scientifique et objectivée, fruit d'un acquis de connaissances tant théoriques que pratiques, par une intégration dans la société des bergers mais également par une prise de distance, donc, une ouverture de la focale qui permet de faire des comparaisons entre les milieux, les époques, les hommes,
- une approche distanciée par son côté métaphysique (de "sophia" au sens
d’intelligence poétique) qui, paradoxalement, joue sur une proximité avec les émotions, les aspects sensuels , poétiques voire fantasmés des expériences de chaque homme et de chaque animal rencontré.
Cette double approche permet une posture nouvelle face aux problématiques, parce qu’elle place l’ovinosophie au cœur et au pourtour des situations, et dans une perspective totalement humaniste et poétique qui inscrit l’homme dans une pensée globale qui ne sépare pas les réalités dont l’homme est fait (le corps et l’esprit) mais les lie à « l’environnement » (l’étendue) dans lequel il sent et vit.
C’est redonner de la valeur aux sensations, non comme données objectives, mais comme outil d’appréciation de ce qui nous entoure, et comme mode d’être au monde.
L’approche ovinosophique se veut une « diagonale » - que d’aucuns nommeront transversale ou pluridisciplinaire - qui n’hésite pas à mixer le cognitif au sensitif. L’approche interprétative (2° point) est en ce sens capitale parce qu’elle autorise la voie sensitive comme outil d’analyse de pratiques qui, indubitablement, s’inscrivent dans une multitude de champs cognitifs et poétiques. « Quelle est la définition de l’acte poétique ? Il doit être beau, imprégné d’une qualité onirique, faire abstraction de toute justification, créer une autre réalité au cœur même de la réalité ordinaire. » (Jodorowsky – p. 130). « Par nos actes poétiques, nous voulions rendre évidente la qualité imprévisible de la réalité. » (Jodorowsky – p. 129)
Ovinosophie et géopoétique
L’ovinosophie est un humanisme au sens d’une formation de l’esprit humain par la culture pastorale. En ce sens, l’ovinosophie prolonge la géopoétique ; et elle le fait par le mouvement : un troupeau, des animaux, des hommes, les musiques et sons qu’ils émettent sans oublier l’énergie qu’ils provoquent par leur déplacement fournissent une matière aux sens, voire un « sens de l’étendue » capable de solliciter la sensibilité profonde de l’être qui y participe ou celle de celui qui contemple. La relation qui unit l’homme à l’animal et à la pente a quelque chose de jubilatoire qui procède de la mètis, véritable efficacité pratique dans le domaine de l’action mais également véritable intelligence de cœur.
L’ovinosophie en appelle à la pente et à l’animal parce qu’ils ouvrent le mouvement, l’amplifient, l’accentuent à la limite de la panique (de Pan, dieu qui effrayaient les esprits) « Quel langage pourrait véhiculer et soutenir notre nouvel intérêt pour le monde, sans l’appauvrir d’aucune de ses dimensions ? Véhicule, voie… c’est bien de mouvement qu’il s’agit. […] Mouvement dans et de la culture. » (Georges Amar)
Mais la spécificité de l’ovinosophie repose en grande partie sur le lien sensible (3° point) qu’elle noue avec l’animal de troupeau, ovin, bovin et autres animaux de troupeau. L’expérience pastorale est une confrontation entre un humain et une masse animale, le tout s’exprimant sur un territoire : le ruminant dans la pente est le véhicule de l’ovinosophie ; la précision spécifique est d’importance parce qu’elle sous-tend l’existence d’une masse - le troupeau - qui se place entre deux perspectives : avec ou contre l’homme selon les conditions spatiales, temporelles, esthétiques, d’ambiance, d’humeur…
L’animal – Etre de terre – doit être remis dans le champ de la culture humaine en liant connaissance et sensibilité, et cette tentative culturelle qui consiste à re-considérer le rapport entre l’homme et l’animal nécessite de modifier nos manières de penser et de sentir… d’où la démarche ovinosophique !
L’ovinosophie comme alternative : centre de veille et de réveil
Déconstruire l’objet pastoral, tel est l’objectif premier de l’ovinosophe ! L’émergence récente des sciences humaines autour de la question pastorale a permis d’en proposer une nouvelle lecture et de suggérer de nouvelles représentations tant des pratiques que des trajectoires pour l’ensemble des groupes d’acteurs qui contribuent à son évolution et à son développement : éleveurs, bergers, tondeurs, mais aussi pastoralistes, gestionnaires de l’espace et bien d’autres.
La mise en évidence des pratiques passées du pastoralisme a permis de révéler l’existence d’une culture pastorale ou plutôt de cultures pastorales différentes selon les massifs, les vallées, les « castes » (bergers, éleveurs, tondeurs…), les types d’animaux et de production. « L’objectivation PARTICIPANTE» de Bourdieu est indispensable pour déconstruire cet objet qu’est le pastoralisme, pour lui offrir d’autres versions, d’autres angles d’approche et d’étude, et lui donner la possibilité de s’extraire d’une représentation entendue et colportée par la profession pastorale et ses différentes antennes techniques.
Dans les années 90, des acteurs culturels s’interrogent clairement : « Existe-t-il un mode de développement acceptable qui préserve les conditions d’un rapport équilibré avec le milieu naturel et assouvisse les besoins de l’humanité, alimentaires, affectifs ou spirituels ? La perpétuation des paysages de la planète exige que des réponses positives soient données à ce problème majeur, l’un des plus graves de notre temps. » (J. C. Duclos - Texte d’intention, 1993).
La mise en place de la Fête de la Transhumance à Die suivi des projets de Centre d’Interprétation des Cultures Pastorales appelés plus communément Maisons pour celle de la Transhumance à Saint-Martin de Crau (Bouches du Rhône) et celle du Berger à Champoléon (Hautes-Alpes) proposent une lecture différente des pratiques transhumantes, à la fois plus humaine et plus culturelle. L’objectif de fond est de rassembler autour de thématiques pastorales toutes les aménités concernées par le pastoralisme et de les amener à trouver des solutions communes nécessaires pour lever des blocages susceptibles d’entraver la perpétuation des pratiques et des cultures pastorales dans l’espace méditerranéen. La Maison de la Transhumance s’est constituée en association avec la triple compétence Agriculture – Environnement – Culture sachant que la présidence est revenue de fait à un éleveur par souci de légitimer cette nouvelle instance auprès des O.P.A mais également par souci éthique de laisser les éleveurs maîtres de leur culture et de leur patrimoine. Louable était l’intention mais limité en est l’effet parce que, derrière de belles réalisations muséographiques, des rencontres méditerranéennes du pastoralisme et des ouvrages de qualité, la Maison de la transhumance ne parvient pas encore à jouer le rôle premier qu’elle se donnait, celui de centre de veille. La tendance à patrimonialiser, à maintenir et véhiculer une image d’Epinal de la transhumance et son icône, le métier de berger, évacue pour l’instant toutes les questions polémiques soulevées par la vie pastorale contemporaine (cabanon, spoliation des terres pastorales, vie sociale des bergers salariés, prédation…). Peut-être souffre-t-elle de ne pouvoir acquérir suffisament d’autonomie par rapport aux enjeux professionnels du système transhumant régional. Cette dépendance de fait l’empêche de se poser en véritable acteur capable d’intervenir de manière forte dans les débats d’un monde pastoral où ceux qui détiennent le pouvoir agitent de faux problèmes et créent des débats sans possible issue. La question de la prédation des troupeaux est en la matière un cas d’école. La société pastorale se discrédite aux yeux de la société globale en adoptant des positions archaïques et monolithiques, voire même idéologiquement dangereuses ; et ce faisant elle s’évite de se poser les problèmes qui portent véritablement atteinte à ses structures et à sa viabilité à long terme. Le statut du berger salarié (et les questions afférentes de ses conditions de travail et d’hébergement ainsi que celles de la reconnaissance de ses compétences ou de son expérience) est un exemple de ces questions qui ne se posent jamais, et qu’il faudra pourtant bien finir par poser.
La question du dispositif disproportionné d’encadrement institutionnel de l’activité pastorale est également de celles-ci.
L’ovinosophie soutient les actions des Centres d’Interprétation des Cultures Pastorales mais souhaite poser des actes de tous ordres qui proposent une version à la fois plus prosaïque et plus poétique du pastoralisme : entre un happening en Crau pour attirer l’attention sur les cabanons sordides de Crau où sont contraints de résider les bergers et bergères, et la création de haïkus pastoraux, l’éventail est grand ! L’ovinosophie se place ainsi « en dévers » de la patrimonialisation.
L’ovinosophie en actes
- L’ovinosophie se monte en association, la démarche est en cours. Elle sera ouverte à toutes les personnes sensibilisées par cette autre approche du pastoralisme et par cette volonté d’être homme ou femme-saumon désireux de remonter le courant du troupeau. Son objectif est le suivant : « Promouvoir l’ovinosophie sous toutes ses formes soit : inciter, produire et rassembler réflexions, études et actes visant à revisiter les relations Homme – Animal – Territoire – Pente et Mouvement par la voie imaginaire, sensorielle, sensuelle et rationnelle. »
- L’ovinosophie a son Bulletin Apériodique Yconoclaste de Liaison Enmontagnée appelé « A poil laineux ». Le n° zéro est sorti en interne, le n°1 est prévu pour un autre jour.
- L’ovinosophie a son site internet.
- L’ovinosophie a des membres actifs : les relations sont fréquentes et les projets d’étude sont légions (littérature pastorale, berger et clown, vie d’une société pastorale au XIX° siècle, patrimonialisation bergère dans les Cévennes, projets photographiques…)
- L’ovinosophie a des projets d’édition, d’actes poétiques et beaucoup d’autres idées !
Marc Mallen, ethnopastoraliste. Avec la complicité de Audrey Pégaz (ethnologue), Guillaume Lebaudy (ethnologue) et Lionel Roux (Photographe)
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