Claire de Dreuille utilise des patous pour protéger son troupeau. Elle a gentiment accepté de répondre à quelques questions.
La Buvette des Alpages : Depuis combien de temps utilisez-vous des Chiens de protection? Comment avez-vous commencé?
Tout à fait par hasard : une personne avait acheté une chienne Montagne des Pyrénées et ne pouvait plus l'assumer (car en appartement), elle nous l'a donnée à
l'âge de 2 ans en 1996. Bien qu'ayant été élevée en ville, très vite nous avons constaté que Bambou avait un instinct impressionnant de protection sur nos brebis. Très facilement, en lui interdisant la caresse lorsqu'elle dépassait les limites de notre exploitation, on lui a appris son territoire.
Elle s'interposait naturellement entre ce qui lui semblait être un danger et nos brebis ou nous. Attentive aux brebis, attachée à nous. Un problème toutefois, elle ne supportait pas les béliers ! Et en disposait à sa façon, les ramenant vers leur pré de repos pendant la nuit....
Nous avons donc décidé de lui faire faire des chiots pour les mettre au troupeau en protection continue.
Comment s'est déroulée l'éducation du chien? Avez-vous été aidé pour cette éducation?
A cette époque, il y avait une tentative pour introduire des Sharplaninac en France. Mon mari a donc profité de cette occasion pour suivre un stage d'initiation à l'élevage et au dressage d'un chien de protection.
De plus, nous avons été aidés par Monsieur Etienne Serclérat, très connu dans le monde du chien en France. C'est lui qui nous a guidés pour l'éducation première des chiots.
Tout de suite après la naissance, nous avons aménagé une case dans la bergerie à côté des brebis et agneaux pour Bambou et ses chiots. Le plus difficile a été d'empêcher nos enfants de caresser et cajoler ces superbes boules de poils si craquantes ! Nous aussi d'ailleurs... c'était difficile de ne pas y toucher... Le but est de laisser les chiots s'imprégner de leur condition de membre de la famille des moutons et non de l'homme.
Ensuite, nous avons enlevé la séparation et les chiots pouvaient circuler à leur guise au milieu des agneaux élevés au biberon : nos brebis ne connaissant pas ces chiens, nous craignions leur réaction ! (c'est de cette époque que date la photo que vous avez.)
Après, ce fut le sevrage et nous avons choisi notre chiot, Nymphe, pour sa beauté, son élégance, mais aussi car elle semblait très courageuse, voire téméraire. Nous avons aussi offert Nuit Blanche à Monsieur Serclérat en remerciement de ses multiples conseils. Nous avons vendu les autres.
Une fois seule, Nympho (c'est ainsi que nos fils ont décidé de l'appeler) a pris sa place au milieu du lot de tous les agneaux que l'on venait de sevrer. Soit 200 environ. A la fin de la vente de ces agneaux, tout doucement nous l'avons introduite dans les brebis prêtes à mettre bas. Attachée au départ pour ne pas les effrayer, les brebis présentes s'y sont vite habituées. Mais il a fallu pratiquement deux ans pour toutes les habituer à sa présence !
Avez-vous des anecdotes sur la période d'éducation du chien?
Petite, Nympho adorait découvrir le monde et n'hésitait pas à monter sur les barrières en bois pour sauter de l'autre côté... Combien de fois l'a-t-on retrouvée en promenade ! Jusqu'au jour où cela s'est terminé chez le vétérinaire avec une bonne entorse...
Une autre fois, elle avait sauté dans le lot à côté où les brebis ne la connaissaient pas : un tas de brebis affolées nous attendait dans le coin de la bergerie ! Nympho ne comprenant pas pourquoi celles-la refusaient de la laisser circuler parmi elles...
Quels sont les rapports entre le chien et les animaux?
Le Patou n'aime pas les autres chiens de l'exploitation, pour lui, ce sont des prédateurs potentiels. Il les tolère car il les connaît et fait confiance au berger.
Par contre, il se considère comme le congénère des
moutons et ne se sent bien qu'au milieu d'un lot de brebis ou agneaux.
Nous avons eu aussi quelques problèmes les premières années avec les agneaux naissants : le Patou n'est pas un modèle de douceur avec les jeunes, et les jeux se finissaient très très mal pour les tout petits. Il faut absolument attendre que les cordons soient très secs, sans quoi cela attire le chien avec les odeurs de sang. De toutes façons, nous avons deux périodes de mises-bas donc toujours des lots de brebis où il n'y avait pas de petits agneaux.
Quels sont les rapports entre le chien, l'éleveur et sa famille?
Excellents rapports d'affection réciproque. On n'avait pas besoin de la prévenir de notre approche : elle ne bougeait pas ou venait réclamer des câlins, mais jamais elle ne nous aboyait ! Si une personne étrangère nous accompagnait, elle s'approchait avec méfiance en aboyant sourdement. Son préféré était bien sûr mon mari, puisque c'est lui qui la nourrissait tous les jours.
Comment réagissait-il face aux facteurs extérieurs humains (promeneurs, VTT)?
Par contre lorsqu'il était seul avec son lot de moutons, la moindre alerte de bruit suspect déclenchait toujours le même réflexe : s'interposer entre les moutons et le bruit, la queue en « aroundera » c'est à dire très haute et arrondie (position de domination) en aboyant puissamment. Combien de promeneurs l'ont vue les accompagner tout le long de la clôture en les dissuadant de s'approcher davantage !
Avez-vous eu des expériences de protection avec des prédateurs ou des chiens errants?
Nous avons des sociétés de chasseurs qui chassent régulièrement dans les bois contigus à notre exploitation et nous avons parfois des brebis égorgées, des lots de brebis entiers écrasent des clôtures pour échapper à des chiens égarés ou en mal de gibier... Nous avons retrouvé ces joies cet automne après la disparition de Nympho... Tant qu'elle a été là, elle sillonnait le bord du bois toute la durée des chasses et aboyait avec sa voix très sourde : jamais alors le moindre chien n'avait osé rentrer chez nous.
Bambou le fait bien aussi, mais il y a deux parties de bois de chaque côtés d'un chemin, et si elle aidait bien Nympho, elle ne peut tout gérer seule.
Quelles charges de travail représente l'utilisation de tels chiens?
La période de dressage au troupeau représente un travail énorme si l'on ne veut pas d'histoires avec les voisins (apprentissage des limites à ne jamais dépasser, connaissance des voisins à ne pas effrayer...), mais aussi le choix des brebis : notre race élevée en plein air est relativement sauvage et sur la défensive, il a fallu beaucoup de temps pour que toutes les brebis acceptent cet intrus. Il est aussi resté régulièrement des brebis souffre-douleur (souvent des brebis faibles au départ) que Nympho considérait presque comme un doudou : leur grignotant surtout les oreilles, les obligeant à rester à part etc.
Croyez vous que le fait de posséder un chien de protection est une protection suffisante contre le loup ou l'ours?
Des chiens qui n'ont jamais eu affaire aux loups ne seraient pas aptes à défendre leur troupeau : il faut de l'expérience pour cela ! Et il faut plusieurs chiens pour établir une vraie stratégie de défense (toujours avec des chiens d'expérience).
Utilisez-vous d'autres moyens de protections (âne, regroupement nocturne en enclos, clôtures...)?
Nos brebis sont dans des prés clôturés (ursus), mais sur les lisières stratégiques, nous ajoutons des clôtures électriques. Cela n'arrête pas les sangliers donc on peut douter que cela arrêterait les loups ou les ours... Cela arrête bien les renards et les renards « à deux pattes » (traduisez les voleurs d'agneaux).
Quelle était la proportion de temps où le troupeau était seul avec le chien?
Avec un seul chien nous ne pouvions protéger qu'un seul lot de brebis à la fois, mais alors le chien restait à 100% avec elles. Les autres brebis étant dans d'autres parcs. Nympho acceptait de changer de lot et de rester dans celui qu'on lui confiait !
Quels conseils pouvez-vous donner à ceux qui envisagent d'acquérir un chien de protection?
Prendre le chiot à 5 semaines maximum et accepter de faire son éducation à fond donc en prenant beaucoup de temps au départ ainsi que toutes les dispositions nécessaires :
- agneaux du bon âge pour l'imprégnation,
- limites faciles à expliquer au chien (on ne peut lui interdire un jour de passer quelque part et y passer ensuite avec lui, il ne peut gérer ça !)
- interdiction absolue de caresser le chien au moins un an ou jusqu'à ce qu'il soit parfaitement attaché au troupeau.
- Surveillance de tous les instants pour éviter à tout prix qu'il ne se mette à chasser ou à jouer avec les moutons ou à quitter ses lots de moutons.
Quelle est l'importance du troupeau?
Nous avons 470 brebis de race Ile de France plus les béliers et les agneaux.
Pratiquez-vous la transhumance?
Non. L'élevage dans notre région se fait sur des exploitations, et nous avons la chance d'avoir des terres bien regroupées autour de la bergerie.
Avez-vous d'autres chiens ? De protection, de troupeau ?
Nous avons aussi des chiens de troupeau : une Beauceronne de 3 ans et demi (Shalom) et une Border Collie de 2 ans et demi (T'chiche). Nous les utilisons pour déplacer les lots et les changer de parcs, ramener les lots à la bergerie, stabiliser le troupeau pour donner à manger sans se faire bousculer ou regarder de près un animal qui semble avoir un problème.
Et bien sûr, nous avons toujours notre chère Bambou.